La solidarité avant tout !

On l’attendait depuis longtemps, voilà que nous y sommes enfin, la conférence commence aujourd’hui. On se croirait à la rentrée des classes, à tenter de repérer les têtes connues de l’année passée.

Je reconnais déjà Hanan El Youssef de l’ICA, l’Alliance coopérative internationale. Elle était présente au Sommet des coopératives à Québec en octobre dernier. Quand on lui avait demandé entre deux portes quels étaient les plans de l’ICA pour les plateformes de partage coopératives, elle avait répondu du tac au tac : « Les coopératives vont-elles de leur côté se montrer fortes dans la prise d’initiatives concrètes ? » Les ambitions (provisoires) plutôt modestes de notre fédération coopérative internationale concernant l’aspect Platform Cooperativism étaient également reprises dans la déclaration finale du Sommet. Une phrase en tout et pour tout y était dédiée : « Dans un contexte marqué par la résurgence du protectionnisme, la fermeture des frontières et le désabusement des individus autant que par la poursuite de la mondialisation, une connectivité jamais vue dans l’histoire de l’humanité et la montée de l’économie collaborative et circulaire, le modèle coopératif constitue plus que jamais une réponse aux défis qui se posent et aux occasions qui se présentent. » Le reste de la déclaration était entièrement consacré à la contribution des coopératives à la réalisation des 17 nouveaux objectifs de développement durable des Nations Unies à l’horizon 2030. Qui de raisonnable pourrait condamner cette vision de l’ICA ? Nous nous cantonnerons simplement à une remarque : en ces temps de numérisation galopante, l’horizon 2030 nous semble peu engageant en matière de développement durable si les citoyens et les travailleurs ne deviennent pas des acteurs à part entière des plateformes numériques.

Deux autres visages familiers à la conférence sont ceux de Frisia Donders et Liezza Dessein, de SMart. Elles sont, avec moi, les seules représentantes belges présentes à cette conférence. La noble mission de SMart est d’améliorer les conditions de travail souvent peu reluisantes des freelances par un soutien administratif et financier, un accompagnement professionnel, une assistance juridique, des études sur le secteur de la création, des formations, des salons, etc. « Nous sommes activement à l’écoute des besoins du secteur et encourageons la collaboration et la solidarité entre freelances. Pour nous, fonder une coopérative allait donc de soi. Nous avons déjà les statuts et nous allons établir le cadre coopératif dans les mois à venir », indique Frisia. Elle est ici avant tout pour échanger des idées sur l’amélioration du statut du régiment de freelances qui peuple de plus en plus l’économie collaborative.

Encore une fois, le cas d’Uber peut être pris en exemple : les collaborateurs doivent arriver à tirer un revenu à part entière de la location de leurs sièges de voiture, entièrement à leurs risques et sans la moindre protection sociale. Bien sûr, on pourrait opposer l’argument selon lequel un service comme Uber permet à des personnes qui ne peuvent plus retourner sur le marché de l’emploi d’avoir un revenu. Et on aurait certainement raison. Mais selon toute vraisemblance, ce n’est pas l’aspect TIC, avec ses plateformes internet, smartphones et autres applications, qui fait d’Uber une mine d’or pour ses fondateurs et actionnaires. C’est la disponibilité de grands groupes de personnes désireuses de travailler et disposées à le faire à un prix suffisamment bas pour séduire des consommateurs et suffisamment élevé pour faire profiter pleinement les propriétaires de la plateforme au sommet de la chaîne alimentaire. D’après des experts qui le savent mieux et l’écrivent mieux que nous, le succès disruptif d’Uber ne résulte pas des nouvelles technologies mais des inégalités croissantes. « Tout ce qu’a fait la technologie moderne, c’est faciliter, par le biais de l’omniprésence des  smartphones, le regroupement de demandeurs d’emplois de plus en plus désespérés prêts à accepter n’importe quel travail qui leur est accessible ». C’est ce qu’on peut lire dans Quartz, un magazine numérique destiné aux hommes d’affaires de la nouvelle économie mondiale.

Il ne reste plus qu’à ressortir du tiroir le vieux slogan « l’union fait la force ». Ici-même à New York, un syndicat des freelances a récemment vu le jour. La tendance étant de plus en plus à la sous-traitance du travail sous des contrats temporaires, ce syndicat tente d’obtenir pour ce groupe croissant de travailleurs sans contrat fixe des droits et une protection équivalents à ceux dont bénéficient leurs collègues plus chanceux qui ont encore pu signer un contrat fixe.

treborscholzIl est maintenant temps de présenter un troisième visage connu. Trebor Scholtz, professeur des médias et de la culture à la New School de New York. L’initiateur de cette conférence, c’est lui. Selon ses dires, « avec la seule aide de mon épouse et de mon chat ». Un pionnier, donc. Et n’est-ce pas le lot ingrat des pionniers d’être un jour dépassés ? La belle affaire, pour l’homme passionné, éminemment inspirant mais néanmoins humble qu’est Scholtz. Car ce qui importe pour lui, c’est de mettre un mouvement mondial en marche.

« Le but de cette conférence est de faire un lien entre tous ceux qui sont convaincus que les joies et les peines des plateformes internet doivent être partagées collectivement. La solidarité avant tout ! Nous devons faire connaître ensemble le concept de platform cooperativism », affirme Scholtz en ouverture de la conférence, constatant avec satisfaction qu’un mouvement a déjà pris forme au niveau mondial. « Dans le courant de l’année 2017, de grandes conférences se tiendront aux quatre coins du monde, de Tokyo à Bruxelles, où elles amorceront à leur tour les dynamiques locales nécessaires. » Scholz fait ainsi la promotion, face à ce public de choix, de la conférence que Febecoop organisera le 9 mars 2017 autour du thème « platform cooperativism ».

Merci Trebor !

Peter Bosmans

 

Publié 11 novembre 2016

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